Dossier spécial publié dans le magazine

DERNIÈRE HEURE ( DH ),

édition du 22 juillet 2006

suite à une entrevue avec la journaliste Marie-Claude Roy

Titre: “Je vis avec un alcoolique”

La reproduction du texte suivant a été autorisée par :TVA PUBLICATIONS/ DERNIÈRE HEURE

Préambule
:
Si les conséquences de l’alcoolisme touchent avant tout celui qui est aux prises avec cette
forme de dépendance, elles affectent aussi les membres de son entourage.
Heureusement, ceux qui se joignent à Al-Anon apprennent qu’ils ne sont pas
responsables de la maladie d’une autre personne, ni de son rétablissement. C’est ce dont
témoignent Diane, Gilles et Danielle, dont un proche doit composer avec cette maladie.

PAR MARIE-CLAUDE ROY

Les groupes Al-Anon (Alateen pour les plus jeunes) permettent aux familles et aux amis
de personnes alcooliques de s’entraider et de surmonter les problèmes auxquels ils font
face.

Dernière Heure a rencontré trois personnes qui ont accepté de raconter comment elles
sont parvenues à mener une vie heureuse grâce à ce groupe. Nous avons préservé leur
anonymat.


“La vie avec un alcoolique, c’est comme les montagnes russes” — Diane F.

Diane a 46 ans. Elle est membre de Al-Anon depuis six ans. Elle s’est jointe à ce groupe d’
entraide parce qu’elle vivait avec un alcoolique. Sa relation avec son conjoint était très
instable; elle ne savait plus où elle en était et ne comprenait pas ce qui lui arrivait. Elle ne
se reconnaissait plus.

“Sur le plan des émotions, la vie avec un alcoolique, c’est comme les montagnes russes.
Les changements d’humeur de mon ex-conjoint étaient déconcertants. Je ne savais plus
sur quel pied danser. Il changeait d’idée rapidement et nos projets tombaient à l’eau. Je
ne savais plus où j’en étais. Et je ne comprenais pas ce qui m’arrivait. Je critiquais tout,
constamment. Moi qui n’avais jamais élevé la voix auparavant, je haussais le ton. J’ai vécu
avec cet homme pendant environ cinq ans. Au cours de ces années, nous avons vécu des
ruptures, puis des réconciliations. La naissance de notre fille a ouvert de vieilles blessures
chez lui. Il avait été victime d’abandon et de rejet dans son enfance. Il a commencé à
devenir violent. Il ne m’a jamais frappée, mais il était agressif dans sa façon de me parler
et de me menacer. J’ignorais qu’il y avait autant de souffrance en lui.
“Bien avant notre séparation définitive, j’ai joint les rangs d’Al-Anon. J’étais au bout du
rouleau. Mon ex-conjoint ne voyait pas ça d’un bon œil; ça lui faisait peur. Peu à peu, j’ai
cessé de rouspéter à propos de tout et de rien et j’ai commencé à m’occuper de moi. Il a
alors essayé de me manipuler. Il voulait que je déplace mes rendez-vous; en mon
absence, il ne s’occupait pas de notre fille. Il se sentait anxieux parce que j’assistais à ces
rencontres. Il croyait que j’y allais pour parler de lui, bien que je lui aie dit qu’il n’y était
pas question de nos conjoints, mais de nous-mêmes. Cependant, il se rendait bien compte
que mon comportement changeait. J’ai mis fin à notre relation il y a environ quatre ans,
et ma fille, qui a aujourd’hui neuf ans, n’a pas vu son père depuis ce temps, car il ne va
pas mieux.
“Avec le recul, je me rends compte que nous avions tous les deux des carences affectives.
À l’époque, je me croyais très mature. J’avais une carrière professionnelle, j’étais
indépendante, propriétaire de ma maison. Mais j’avais confondu autonomie et maturité.
Depuis quelques années, j’assiste régulièrement aux rencontres d’Al-Anon. Ça m’a fait
beaucoup de bien. Dès les premières fois où j’y suis allée, j’ai constaté qu’on y attachait
une grande importance au respect. Il y a des consignes à suivre. Les personnes présentes
ne jugent pas les autres. On parle seulement si on a envie de le faire, sinon, on écoute.
On n’est pas là pour s’apitoyer sur son sort, mais bien pour se rebâtir. Depuis que j’étais
jeune, je ressentais un vide à l’intérieur de moi. Mais, un bon matin, je me suis réveillée et
cette sensation avait disparu. J’ai aussi retrouvé mon sens de l’humour. Présentement, je
suis célibataire, et j’ai une très bonne relation avec ma fille.”


“Je voulais sauver ma mère”  — Gilles B.

Depuis 14 ans, Gilles fait partie du seul groupe d’hommes d’Al-Anon à Montréal. Il a 59
ans. Pendant plusieurs années, il a tenté de venir en aide à sa mère, alcoolique. Grâce à Al-
Anon, il est parvenu à sauver sa propre santé, physique et mentale. Il a enfin admis son
impuissance devant la maladie de cette femme qui lui est si chère.

“Je voulais la sauver. Je désirais la convaincre de cesser de consommer avant qu’elle n’en
meure. Je voulais tellement l’aider que j’étais en train de ruiner ma santé et d’y laisser ma
peau. Je suis le deuxième d’une famille de quatre enfants. D’aussi loin que je me
souvienne, ma mère a toujours eu des problèmes avec l’alcool. Chaque fois qu’on
célébrait un événement en famille, elle prenait un verre. Mais la moindre consommation
provoquait chez elle un blackout total. Il s’agit en fait d’une allergie. Elle n’était plus du
tout la même. Elle en profitait pour dire aux membres de la parenté ce qu’elle avait sur le
cœur. La soirée se terminait toujours par une dispute. Le lendemain, elle ne se souvenait
plus de rien. Il lui arrivait aussi, après avoir bu, de s’automutiler. Elle a même tenté de s’
enlever la vie à plusieurs reprises. Elle a aussi mélangé alcool et médicaments. À présent,
elle boit aussi quand elle vit des émotions fortes. J’ignore si c’est une forme de fuite, mais
elle ne s’arrête plus. Encore aujourd’hui, à 88 ans, elle ne comprend pas pourquoi mon
père ou d’autres personnes pouvaient prendre de l’alcool à l’occasion et en tolérer les
effets, mais pas elle.
“Quand j’étais enfant, j’ai réagi à ses comportements en me repliant sur moi-même. Mes
frères et ma sœur ont fait la même chose. L’alcoolisme est une maladie honteuse. Jamais
nous n’avons parlé des problèmes de notre mère entre nous. J’ai souffert d’insomnie
pendant une grande partie de ma vie. La nuit, on entendait crier dans la maison. Mes
parents nous ordonnaient de demeurer dans notre chambre. J’étais là pour tenter de
protéger mes frères et ma sœur. J’ai retrouvé le sommeil il y a seulement trois ans. Mon
père est décédé aujourd’hui. Je pense qu’il a fait ce qu’il a pu. Il aimait sa femme. Quand
je rencontre des gens qui ont des problèmes d’alcool, je suis tenté d’essayer de les aider.
Mais je suis conscient que je ne peux le faire. En revanche, je peux aider ceux qui ont
vécu la même chose que moi en partageant mon histoire. J’estime que la vie est belle et
qu’elle vaut la peine d’être vécue. J’ai maintenant une belle relation avec ma mère. Quand
elle me téléphone, je l’écoute sans la juger. Il y a eu un point tournant dans nos rapports
le jour où je lui ai dit: «Si tu désires continuer à boire, c’est ton choix. Je le respecte,
mais je ne l’approuve pas.» À partir de ce moment-là, j’ai admis que j’étais impuissant et
que je ne pouvais pas la sauver. En adhérant à Al-Anon, j’ai rencontré des gens qui
traversent aujourd’hui, ou ont traversé par le passé, les mêmes difficultés que moi. J’y ai
reçu beaucoup d’aide et j’ai compris ce qu’était sa maladie.”


“Je ne suis pas une victime” — Danielle B.

Danielle, 52 ans, fait partie d’Al-Anon depuis 10 ans. Mariée depuis 35 ans à un homme
devenu alcoolique, elle pense qu’elle serait divorcée aujourd’hui si elle n’avait pas connu
ce groupe. Elle sait désormais qu’elle a le pouvoir de choisir et qu’elle n’est pas une
victime.

“J’ai connu Al-Anon grâce à des membres des Alcooliques Anonymes. Mon mari a adhéré
à ce mouvement il y a 10 ans. J’étais contente, c’était le rêve de ma vie qui se concrétisait.
Mais je me suis sentie seule dans ma détresse. C’est un peu comme un couple de gens
malades. Quand l’un guérit, l’autre se retrouve seul avec sa souffrance. Quand on vit avec
un alcoolique, on se rend compte qu’on est dysfonctionnel, mais d’une autre façon. Je ne
crois pas qu’un être sain puisse attirer un être dysfonctionnel. En fait, un dépendant
attire un codépendant. Et j’ai une dépendance affective.
“Mon conjoint a commencé à boire à 33 ans. Je l’ai connu alors qu’il avait 21 ans. Ses
parents étaient alcooliques. Leurs trois enfants le sont devenus. Il ne consommait pas de
façon quotidienne, mais quand il commençait, il ne savait pas s’arrêter. À une soirée, par
exemple, il trinquait jusqu’à ce qu’il ne se rende plus compte de ce qu’il faisait. Puis les
occasions de prendre un verre se sont multipliées. J’en ai eu assez et j’ai menacé de le
quitter si ce problème ne se réglait pas. C’est alors qu’il a adhéré aux AA, pour moi.
Malheureusement, il a cessé d’assister aux réunions au bout de quatre ans. Par la suite, il
s’est remis à boire petit à petit. Quand je tente de limiter sa consommation au cours d’une
soirée, il peut être sur la défensive. Il admet qu’il est alcoolique, mais il croit qu’il maîtrise
sa maladie. Maintenant, quand nous allons quelque part, je prépare toujours un plan B,
au cas où il ferait des excès. Si c’est le cas et qu’il décide de conduire pour rentrer à la
maison, ce que je déplore, je prends un taxi à ses frais. Je dois agir ainsi, sinon je devrais
refuser toutes les invitations qu’on reçoit. Nous avons deux enfants et des petits-
enfants... Al-Anon m’a tellement apporté! Je sais maintenant que j’ai le pouvoir de
choisir. Et surtout, je ne suis pas une victime de qui que ce soit, et ce, dans toutes les
sphères de ma vie. Je ne serais sûrement plus avec mon mari si je n’avais pas connu ce
groupe d’entraide.”

Congrès Al-Anon et Alateen de Montréal
L’année 2006 marque le 55e anniversaire des groupes familiaux Al-Anon, qui apportent
soutien et espoir aux familles et aux amis de personnes alcooliques. Il existe aujourd’hui
près de 26 000 groupes Al-Anon répartis dans 115 pays. Le septième congrès Al-Anon—
Alateen bilingue de Montréal aura lieu les 15 et 16 septembre prochain, au collège
Rosemont, à l’adresse suivante:
Collège Rosemont,  6 400, 16e Avenue , Montréal, Québec, H1X 2S9 ,  Infos: www.
congresalanonmtl.net

Pour en savoir plus:
Pour obtenir des informations sur les réunions dans votre localité et les numéros de
téléphone de personnes-ressources, cherchez Al-Anon dans votre annuaire téléphonique,
visitez le site Web www.al-anon.alateen.org ou composez le 1 888 4AL-ANON (1 888 425-
2666). Pour Montréal et sa banlieue, faites le 514 866-9803 ou visitez le site Web :  
www.al-anon-montreal.org